« La tectonique technologique appliquée à l’audiovisuel » par Laurent JABIOL

La tectonique technologique appliquée à l’Audiovisuel

Pendant longtemps, ce sont d’abord les ruptures technologiques successives qui ont façonné l’écosystème audiovisuel, et pour les plus radicales d’entre elles, qui sont même devenues des marqueurs générationnels.

Nos anciens se souviennent avec émotion de l’arrivée dans la maison du tout premier poste de télévision familial, alors que pour les quinquagénaires, rien n’égalera probablement le choc inoubliable qu’aura été l’acquisition du tout premier écran couleur avec télécommande.

Par la suite, et bien que plus radicale encore, la révolution numérique aura pourtant eu tant et tant de déclinaisons successives et différentes – et ce de façon toujours plus rapprochée – qu’il demeure aujourd’hui littéralement impossible d’associer l’avènement de la télévision numérique à un fait technologique précis. Finalement, les bouquets payants, puis les écrans plats haute-définition et autres décodeurs de plus en plus évolués auront tous fini par envahir nos salons et nos maisons, et la Télévision sur IP se sera généralisée ; le tout le plus simplement du monde au point que ça reste à posteriori perçu comme finalement normal parce qu’inéluctable.

En appui à cette révolution numérique globale menée à un rythme effréné, la concurrence est devenue extrêmement rude, voire fatale, et ce tant pour les chaînes TV ou diffuseurs historiques, que pour les anciens empires industriels : Thomson RCA et Philips auront finalement été contraints de céder leurs activités TV, tandis que Sony n’a jamais retrouvé son lustre d’antan forgé autour de sa technologie d’écrans Trinitron. Les chaînes historiques voient quand à elles leur rentabilité mise à mal par les multiples coups de boutoirs des géants mondiaux de l’Internet, qu’il s’agisse de Google ou de Facebook sur la publicité, ou de Netflix, Amazon, Roku et même Apple sur le segment de la VOD et de la TV payante. Cette concurrence désormais globalisée – où les investissements en production de contenus et acquisition de droits se calculent à coups de milliards de dollars – s’accélère encore avec la convergence PC/TV et Broadcast/Broadband. Celle-ci a effectivement pris une toute autre dimension depuis qu’il est devenu aisé voir gratuit – avec les forfaits illimités 4G, le WiFi et demain la 5G – de consommer en tous lieux des contenus audiovisuels de toute nature sur tous nos supports.

Pire, avec l’OTT et le haut débit généralisé de moins en moins cher, les opérateurs étrangers ne sont désormais plus du tout tributaires de l’infrastructure déployée, notamment des relais télécom DSLAM qui ont permis l’émergence de la TV sur IP en mode multicast. Le tuyau télécom est devenu une commodité difficile à distinguer autrement que par le prix de l’abonnement, et à la marge son offre de contenus ou sa Box, et plus récemment même par ses performances mesurées unilatéralement par Netflix. Plus besoin forcément non plus d’une antenne râteau, d’une parabole ou d’une prise câble, et encore moins des décodeurs maisons de l’opérateur, pour accéder à des contenus audiovisuels numériques de qualité qui se multiplient et se personnalisent. Le danger immédiat, couplé au piratage que l’Internet facilite amplement sur certains équipements grand-public, c’est le processus de désabonnement massif que d’aucun appelle le « cord-cutting ». Rien qu’au second trimestre 2017, les opérateurs de TV payante américains ont ainsi perdu plus d’un million d’abonnés. Cette plaie n’épargne plus personne, pas même le sport ni le live, à tel point que pour mieux les contrer, des opérateurs historiques de premier plan en viennent à analyser l’audience, mais aussi l’expérience utilisateur offerte par les plateformes pirates de streaming à grande échelle. L’idée : faire bien mieux que les pirates en terme d’expérience et d’univers pour faire revenir les abonnés. C’est devenu critique car selon une étude récente publiée en avril 2017 par The Guardian, 54% des millenium britanniques âgés de 18 à 24 ans ont déjà regardé des évènements sportifs en direct via des plateformes illégales de streaming, et plus d’un tiers le font très régulièrement (contre « seulement » 4% des plus de 35 ans). Si l’on n’y prend pas garde, la dictature du tout-gratuit s’imposera donc aussi à l’audiovisuel, comme c’est par ailleurs déjà la règle sur Youtube ou sur les réseaux sociaux (qui en contrepartie, font de nous leur fournisseur du produit à forte valeur ajoutée que sont nos données personnelles).

Si l’on n’y prend pas garde, alors l’audiovisuel perdra aussi en qualité faute de pouvoir financer la création de contenus premium ; et naturellement en diversité faute de pouvoir les amortir autrement qu’à l’échelle mondiale. Seuls les grands groupes de l’Internet à empreinte globale, débarrassés qu’ils sont des contraintes réglementaires d’une part, mais aussi et finalement surtout d’avoir à gérer et renouveler sans cesse un parc de décodeurs et d’abonnés, pourront alors dicter leurs règles, et ce tant aux industriels (forcés d’implémenter des Standards de facto comme Android TV ou encore les commandes vocales Alexa d’Amazon), qu’aux ayants-droits (qui à l’instar de ce qui s’est passé avec iTune pour la musique, devront un jour se plier à un cadre tarifaire unique).

Cette tectonique des technologies appliquée à l’audiovisuel n’est pourtant pas nouvelle, ni donc une surprise. L’informatique a connu bien avant le même processus. Après avoir dominé sans partage, l’informatique centralisée et les mainframe dont les champions étaient IBM ou Digital Equipment, on a vu arriver de nouveaux acteurs plus agiles comme Microsoft ou Intel, et désormais Google ou Apple, qui ont radicalement changé la donne en apportant l’informatique autrefois chère et centralisée, sur nos bureaux, puis dans nos maisons, et enfin dans nos poches. L’audiovisuel a lui aussi été d’abord centralisé autour des cinémas d’avant-guerre, puis à l’instar du PC, s’est démocratisé chez les gens avec les téléviseurs, et tout comme l’informatique est devenue nomade avec les portables, les Smartphones et demain les objets, l’audiovisuel s’adapte aussi à un usage en mobilité avec des formats courts (dont YouTube aura finalement été le marqueur générationnel).

Et si au lieu de luttes intestines la force du secteur audiovisuel national, notamment la TNT, tenait au final à sa capacité à s’accaparer totalement les nouveaux usages numériques, fussent-ils perturbateurs au regard des grands équilibres actuels, pour basculer dans la nouvelle ère de « l’audiovisuel augmenté » ? La réalité augmentée ouvre déjà des chemins dans le jeu vidéo, et nul doute que les formats audiovisuels, l’expérience utilisateurs et la chaîne de valeur toute entière devront aussi devoir dompter puis asservir l’hybridation « augmentée » du Broadcast et du Broadband. Il est aussi question de compléter les usages, en profitant notamment du lien historique de confiance qui existe entre les gens et les opérateurs nationaux – notamment les chaînes de la TNT, les diffuseurs de bouquets, ou les opérateurs télécom – pour que tous ensembles opèrent de façon efficace notre vie numérique domestique. Parce qu’ils manipulent avec précaution et exigence nos données et la sécurité, ils pourraient typiquement coupler à leur panel d’offres, et demain à leur Box de nouvelle génération, des services de maintien à domicile, de smarthome, …. Pourquoi typiquement ne pas adresser le segment à très fort potentiel de la silver économie. Rien qu’en France métropolitaine, les plus de 60 ans qui représentent aujourd’hui 1 citoyen sur 5, seront 1 sur 3 d’ici 2050. Pour eux, la télévision est et restera un élément central.

Les prochaines semaines et mois seront autant d’occasions d’avancer dans cette réflexion stratégique en reprenant, comme les acteurs nationaux l’ont souvent fait dans le passé, le lead sur des décisions structurantes (Contribution historique de la France à la normalisation DVB, Lancement du premier bouquet numérique au monde, premier pays à opter pour le standard MPEG-4 sur la TNT, premier bouquet de TV sur IP au monde, …).

 

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