Edito – Financer l’exception culturelle… et limiter les effets de bords

Le 23 Avril 2019, la chronique « question éco du jour » de Radio Classique a donné l’occasion à Bernard Chaussegros, Président de l’OTA, de rappeler qui finance réellement le Cinéma Français, et donc notre exception culturelle.

Et les chiffres sont éloquents.

Alors que Netflix et ses quelques 5 millions d’abonnés en France tutoie désormais Canal+ en termes de part de marché, la contribution qu’ils se sont engagés à verser au Centre National du Cinéma (CNC) se montera l’an prochain à seulement 2% de leurs revenus, soit à peu près 9 millions d’Euros.

C’est donc un peu moins de 2 € par abonné et par an, à savoir 15 centimes par mois, que Netflix déversera prochainement sur le CNC, là où nos salles de cinéma abondent quant à elles à hauteur de 140 Millions d’Euros, et les chaînes de télévision, Canal+ en tête, apportent 290 Millions d’Euros.

Derrière les chiffres, c’est bien du choix d’un modèle économique dont il est question, et s’agissant du Cinéma, c’est aussi avant tout de culture, d’identité, de lien social, et au final d’indépendance, dont il s’agit. Comme l’a rappelé Bernard Chaussegros, un film, c’est une œuvre ; et une œuvre, ça transcende les générations. Quatre au moins peuvent prendre du plaisir à regarder un Louis de Funès, là où une série star, qu’elle soit sur Netflix ou sur Canal+, segmentera son public au point de s’effacer de nos mémoires au rythme des saisons qui passent.

Et si notre exception culturelle est un bien précieux, et qu’il ne faut décidément pas compter sur Netflix, Amazon, Facebook, Apple, Google & co pour nous la financer, alors se pose la question de comment préserver la capacité financière de soutien de nos salles de cinéma et de nos chaînes de télévisions qui, en cumulé, apportent presque ½ milliard par an au CNC.

Le Cinéma a naturellement son modèle économique propre basé sur la dynamique de fréquentation des salles. C’est une industrie du spectacle à part entière.

La Télévision quant à elle, selon qu’elle est gratuite ou payante, publique ou privée, obéit à des règles multiples qui ont longtemps perduré et permis de soutenir notre exception culturelle. Mais aujourd’hui, ces règles établies sont très fortement chahutées, notamment du fait de la déferlante des GAFA, du très haut débit et des écrans personnels que sont nos smartphones.

La télévision publique a ses propres contraintes, mais c’est surtout la manne de la redevance audiovisuelle qui pourrait finir par se tarir puisque la mode n’est décidément plus aux taxes. Une fois remise en concurrence frontale avec les chaînes privées gratuites qui vivent essentiellement de la publicité, elles vont contribuer à les affaiblir un peu plus, autant que les GAFA qui opèrent eux-aussi sur la manne de la publicité. Heureusement pour elles, nos chaînes publiques françaises conserveront cependant deux atouts majeurs : d’une part leur réseau de chaînes régionales qui, en se modernisant, feront écho aux mutations décentralisatrices qui visent à redonner du pouvoir de vie localement, et d’autre part dans la perspective de fédérer un audiovisuel mondial de la francophonie, ce qui revêt sans conteste un potentiel incroyable de développement et de coopération.

La télévision privée est par contre déjà sous très, voire trop forte tension.

Les chaînes gratuites perdent le bénéfice de l’audience de masse à la faveur de la multiplication des services (rien que sur la TNT, nous sommes passés de 6 chaînes à désormais 27). Cela engendre un affaiblissement des recettes publicitaires pour les leaders historiques et plus forts contributeurs du CNC que sont TF1 et M6, et de trop faibles revenus pour les nouvelles petites chaînes de la TNT. C’est d’autant plus exacerbé que se généralise la télévision connectée et les fonctions comme le Replay qui diluent encore plus l’impact des rendez-vous d’audience de masse et qui permettent souvent de zapper les publicités. C’est bien pour cela que les chaînes gratuites tentent à toutes fins de multiplier leurs sources de revenus en voulant mettre à contribution les opérateurs télécom, câble et satellite. Cela crée les crises majeures comme celles qu’ont connue TF1 et Canal+, et plus récemment BFM et Free.

Les Opérateurs Télécom ont pourtant déjà leurs propres contraintes financières tout aussi fortes. Ils se livrent à une concurrence effrénée, et se mobilisent aussi pour acquérir des droits uniques (comme Altice le fait avec la Champions’ League), ou pour muscler sans cesse leur package de services (comme Free le fait en rajoutant de la domotique et Netflix, entre autres, sur sa nouvelle Box Delta).

Les opérateurs de bouquets comme CanalSat luttent quant à eux face à l’inflation délirante des droits, notamment sportifs, mais aussi face à l’arrivée des solutions low cost comme Netflix, et aussi contre la plaie du piratage de masse liée au streaming. Dans ce contexte, la capacité de financement des chaînes gratuites par les opérateurs télécom et de bouquets payants, et par voie de conséquence in fine celle aussi du CNC, est donc fortement compromise.

Viennent ensuite les acteurs dérégulés de l’Internet qui opèrent avec d’autres règles, notamment fiscales, et d’autres armes.

Il y a d’une part les GAFA qui, grâce à l’OTT agissent sur un marché mondial puisqu’ils peuvent s’affranchir d’avoir à trouver un accord avec les fournisseurs Internet nationaux. Ils ont donc des moyens d’action et des leviers ô combien plus grands que ceux de nos contributeurs du CNC.

Il y a d’autre part les constructeurs comme Apple ou Samsung qui font de la Télévision un nouveau moyen de compléter avec des services audiovisuels leur source première de revenus qu’est la vente de matériels, voir aussi souvent qu’ils le peuvent, d’écosystèmes captifs, pour ne pas dire fermés et extrêmement rémunérateurs. Or le CNC ne peut naturellement pas compter sur leur aide massive pour financer notre exception culturelle avec la vente d’iPhone ou de Galaxy – juste au mieux un prélèvement de taxe sur la mémoire pour la copie privée, mais cela reste à la marge et pèse comme une charge sur nos seuls concitoyens, finalement peu sur les géants mondiaux qui nous ont rendus de toute façon accros à leurs produits et à leurs annonces façon Key Note d’Apple.

Mais la prochaine vraie déflagration pourrait bien venir de la 5G. En offrant une couverture très haut débit partout et pour tous, la 5G pourra permettre diffuser en masse de la télévision qualité 4K partout en France. Dans ce contexte, certains imaginent déjà l’obsolescence plus ou moins volontaire parce que programmée de la TNT, et avec elle la récupération de précieuses et très rémunératrices fréquences rares. On privatise bien les autoroutes, les aéroports et la Française des Jeux, alors les fréquences, pourquoi pas dès lors que l’offre universelle de télévision sera maintenue, voire améliorée, pour tous, et partout.

Or ce qui a fait la cohésion et la force de nos contributeurs CNC, ce fut et ça ne peut rester que le Broadcast, notamment lors de grands évènements en direct. Car si tout devient connecté et en ligne, alors les frontières sauteront totalement et la déferlante des GAFA sera alors définitive et totale. Notre PAF actuel sera rangé dans le même placard que l’ORTF…. et notre exception culturelle traitée par l’INA comme le signe d’une autre époque. Nos acteurs de cinéma tourneront uniquement en anglais, feront leur promo sur les seuls réseaux sociaux, tout comme nos meilleurs footballeurs jouent presque tous à l’étranger…. et manient parfois mieux Instagram que le ballon. Et nous, nous serons alors au final peut-être un peu moins culturellement Français qu’avant….

Surtout, on va moins dormir…

En effet, Reed Hastings, le PDG de Netflix a lui-même avoué en 2017 que Netflix était en concurrence avec le sommeil. Il a déclaré aux journalistes qui l’interviewaient : « Vous avez une émission ou un film que vous avez vraiment envie de regarder et vous finissez par rester éveillé tard le soir. Nous sommes donc en concurrence avec le sommeil… Et nous gagnons !« .

C’est certain que Reed Hastings n’a pas été bercé dans sa jeunesse par la série Française « Nounours » car chaque épisode quotidien se terminait inexorablement par un « bonne nuit les petits ».

Laurent Jabiol

 

 

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