EDITO- Média audiovisuels: Les risques de la désintermédiation par Laurent Jabiol

Si le Nationalisme exacerbé aura été un des marqueurs du 20ème siècle, alors il n’est pas impossible que l’Histoire retienne que la Désintermédiation sera celui de notre temps.

Le phénomène est d’autant plus profond que la Mondialisation et la Révolution Numérique touchent désormais des milliards d’individus, et ce par-delà toutes les frontières, qu’elles soient douanières, linguistiques, culturelles ou encore sociales.

Les réseaux sociaux, en faisant croître artificiellement et de façon exponentielle nos cercles de pseudo amis – y intégrant même parfois des stars ou encore des marques comme autant d’intimes – en sont désormais à sublimer le narcissisme absolu de nos selfies à grands renforts de filtres photos intelligents.

Et à l’instar d’Hollywood ou du Sport qui nous offrent du rêve et de l’émotion collectifs en propulsant ci et là des Stars sur nos écrans de télévisions, les nouveaux réseaux TV comme YouTube font d’abord en sorte que l’individu prime. C’est ainsi que Ryan, un enfant américain d’à peine 8 ans, gagne 22 millions de dollars par an à être filmé par ses parents pour déballer des jouets…

La Désintermédiation trouve aussi un écho dans ce qu’il est désormais coutume d’appeler l’Ubérisation.

Ce phénomène consiste précisément à faire exploser les intermédiaires, et avec eux, les empires économiques et les monopoles établis. Mais ce mouvement n’a finalement rien de très nouveau car l’Histoire économique s’est toujours faite en bousculant les systèmes dominants parvenus à leur apogée. Ce qui change au final le plus avec l’Ubérisation, c’est la création d’une nouvelle classe de travailleurs certes indépendants, mais pauvres et surexploités, et parfois même endettés à vie à l’instar des chauffeurs Uber qui doivent acheter leur véhicule. Cette peur ainsi exposée et généralisée du déclassement généralisé, et celle de ne pas pouvoir vivre dignement de son travail, sont précisément – tout autant que le poids des dépenses contraintes et des taxes – au cœur de la colère des Gilets Jaunes.

Mais comme tout va inexorablement plus vite avec le Numérique, à la fois d’ailleurs les fortunes, les échecs et les modes, les méga-plateformes mondiales d’Intermédiation du Cloud nous promettent une Désintermédiation opportuniste, voire même désormais une démocratie directe. Mais c’est forcément le plus souvent à grands renforts de Dérégulation absolue.

Il n’est dès lors pas étonnant que des Mouvements sociaux comme les Gilets Jaunes, et avant eux les Printemps Arabes, s’organisent et se galvanisent autour des Réseaux Sociaux, et ce d’autant plus largement et légitimement que l’auto production audiovisuelle permet à tout un chacun – armé d’un simple SmartPhone – de capter un scoop ou de faire le buzz.

Mais cette Désintermédiation poussée à son paroxysme, tout comme d’ailleurs le Patriotisme quand il laisse la place au Nationalisme, ne saurait cacher sa part d’ombre. Quand toutes les voix peuvent porter – partout, tout de suite et pour tous – et ce d’où qu’elles viennent et sans aucune régulation ni responsabilisation de l’intermédiateur, alors ce n’est plus forcément le peuple qui se manifeste, mais bel et bien la foule. Et malheur à tous ceux – surtout évidemment les élites, les dirigeants ou les corps intermédiaires, et aujourd’hui les média traditionnels – qui pourraient tenter d’argumenter avec une foule : c’est comme vouloir convaincre un supporter ultra qu’aimer le Sport, c’est aussi apprécier le beau jeu que pratique l’équipe adverse, fusse t’il lors d’un Classico. Or aimer la Démocratie, c’est précisément respecter tous les autres, voire permettre la discorde généralisée que pour autant qu’elle empreinte des chemins légalistes. Mais aimer la Démocratie, c’est aussi et d’abord systématiquement refuser la haine, et surtout la combattre quand elle se diffuse aussi rapidement que le font désormais en ligne les théories complotistes les plus ahurissantes.

Car s’agissant des Media audiovisuels, notamment d’information, la désintermédiation peut se révéler être un poison aussi toxique que ne l’est le Nationalisme au Patriotisme.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si de nombreux Groupes Facebook de Gilets Jaunes sont la caisse de résonance de ceux qui ont tout de suite mis à l’index les Media et les Journalistes, notamment les chaînes d’information continue, car l’instantanéité de l’information et son traitement seraient selon eux par nature antinomiques avec la vérité du terrain.

Pourtant, l’indépendance et le sérieux journalistique des Media sont un bien commun absolument essentiel à la Démocratie. En Démocratie, toutes les bulletins exprimés comptent équitablement dans une urne parce que l’avis de chacun est respectable et respecté. Mais la représentativité est essentielle car toutes les voix ne peuvent pas s’exprimer sur le même plan sans qu’on ne pose le filtre de l’exigence d’objectivité, à savoir tout le contraire des selfies postés sur les réseaux sociaux qui sont outrageusement reformatés par des filtres qui ne sont rien d’autres qu’une censure esthétique.

Or sur les réseaux sociaux, parce que la masse de contenus postés y est extravagante, d’autres filtres pas du tout démocratiques s’appliquent à notre insu afin de nous « aider » à nous y retrouver.

Ces filtres sont d’abord de natures technologiques car les algorithmes du Big Data sont devenus indispensables pour naviguer dans cet océan de contenus et de media. Or ces algorithmes découlent toujours de critères sélectionnés par des humains, en l’occurrence ceux-là même qui gèrent les Réseaux et qui vendent à grands prix nos données personnelles.

Et même quand on parle d’Intelligence Artificielle, certains chercheurs éminents commencent à nous alerter sur le fait que les algorithmes de l’IA se nourrissent de leurs propres erreurs et se renforcent dès lors inexorablement dans le temps, parquant ainsi des populations par catégories, pour ne pas dire par classes, et contribuant au passage à renforcer, voire à exacerber les inégalités.

Les filtres sont aussi de natures fiscales. En effet, les méga plateformes d’intermédiation qu’affectionnent tant nos Gilets Jaunes sont pourtant celles-là même qui s’affranchissent de payer leurs taxes en France. Or chaque année, ce sont ainsi des dizaines de milliards d’Euros de contenus Numériques désintermédiés qu’exportent en Europe les géants Américains du Net sans aucun droit de douane ni impôts. Comme le martelait au début des années 90 le slogan publicitaire du PMU: « va comprendre Charles »…

Mais la désintermédiation des Media audiovisuels, dont Youtube et Facebook sont les grands vecteurs et seuls gagnants, comportent un venin bien plus insidieux : les « Deep Fake ».

On connaissait déjà les Fake News, si chères à Donald Trump qui les conjuguent à tous les temps au fil de ses Tweet, autant qu’il les dénonce quand il s’agit d’attaquer en règle CNN (tout comme certains de nos compatriotes attaquent systématiquement BFM).

Les Deep Fake consistent à fabriquer des vidéos ultra réalistes dans lesquelles les visages et les voix de ceux qui apparaissent à l’écran sont modifiés, de sorte à faire croire que la personne a vraiment fait quelquechose, ou prononcé autre chose.

Les Deep Fake ont commencé à sévir sur des plateformes communautaires comme Reddit au travers de fausses vidéos à caractère pornographique mettant en scène des personnalités dont le visage avait été incrusté. Aux États-Unis, certains élus considèrent déjà les Deep Fake comme une menace contre la sécurité nationale. En effet, on peut imaginer le désastre, notamment si elle est relayée par les réseaux complotistes, d’une fausse vidéo mettant en scène un décideur qui prononcerait des choses inconcevables.

Tout comme la Démocratie s’accommode de règles et de contraintes pour préserver le vivre ensemble, les plateformes media de désintermédiation ne pourront pas continuer à ne pas se considérer comme des Media à part entière, et donc à faire elles-mêmes le tri en amont, et non pas à posteriori, des voix qui s’expriment, et de ceux qui postent anonymement des contenus.

Quand on regarde une émission sur une grande chaîne de télévision, alors on sait que l’éditeur peut être attaqué s’il relai imprudemment des propos condamnables ou faux. Ce devrait être la même chose sur Youtube ou Facebook. Car à l’heure des Deep Fake, l’autocensure va devoir trouver un modus operandi, à défaut sinon de nous exposer aux risques et dérives de la censure d’État, ce qui reviendrait à in fine nier la Démocratie au prétexte de tenter de la préserver.

Finalement, tout comme les Forces de l’Ordre sont le rempart de notre République, la vigilance individuelle et collective des citoyens doit devenir le rempart au défouloir que représente, si on ne prend pas le recul critique nécessaire, l’usage sans limite ni contrainte des Réseaux Sociaux comme alternative aux Media traditionnels au seul motif que ceux-ci seraient par nature acquis à la cause d’un Pouvoir autocratique.

Lire la Presse, un Livre, regarder une émission TV sur la TNT où des contradicteurs s’expriment librement, et être surtout assuré que des organismes de régulation comme le CSA ou la Justice veillent en cas de débordement, sont autant de garantie de notre libre arbitre.

Soyons vigilants, et ne laissons pas le bien-fondé de revendications légitimes se faire piéger par les plateformes dont les algorithmes n’y voient qu’une opportunité de plus de nourrir leur voracité hégémonique qui en vient par contre à censurer le tableau l’Origine du Monde du peintre Français Gustave Courbet.

 

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