EDITO – ‘ Attention ! Secousse sur le PAF ! ‘ par Laurent JABIOL

Laurent JABIOL est CMO  de HyperPanel Lab, depuis 2012.
HyperPanel Lab a été créée en 1986, très vite la société a acquis une légitimité dans le domaine du multimédia. Elle est la créatrice d’un nouvel OS pour les objets connectés.
Son parcours
– 30 ans d’expérience dans la high-tech, dont 20 dans la Télévision Numérique. 17 brevets déposés.
– Co-fondateur, puis CEO pendant 10 ans de NEOTION, concepteur de micro-processeurs, et pionnier des Modules de sécurité et MPEG-4 pour les opérateurs TV et Télécom.
– Membre fondateur du Standard CI-Plus déjà déployé depuis 2008 sur plus de 500 millions de téléviseurs et décodeurs.

 

Attention ! Secousse sur le PAF

Mardi 29 Mai 2018, en toute fin d’après-midi, et ce alors que l’orage grondait à nouveau sur Paris, on a assisté incrédules à un véritable tremblement de terre dans l’Audiovisuel Français.

Le diffuseur historique du Championnat de France de Football venait de perdre tous les droits qu’il détenait pourtant sans discontinuer depuis 34 ans.

Il est vrai qu’avec le temps – et ce malgré les appels d’offres relancés tous les 4 ans comme autant de Coupes du Monde – nous nous étions habitués à ce qui semblait n’être au-final qu’un vrai/faux suspense tant l’emprise du diffuseur historique sur le Football Français était devenue incontournable.

Cette histoire d’amour et de passion, bien plus que d’argent d’ailleurs, entre le diffuseur historique et le Football avait pris racine dès le 9 novembre 1984 avec la retransmission de ce qui restera à jamais le premier match d’une longue série : c’était un Nantes-Monaco.

Après, et ce malgré la multiplication des réseaux de diffusion et des opérateurs concurrents capables eux-aussi de se positionner lors des différents appels d’offres – d’abord sur le câble et le satellite, puis sur l’Internet – le diffuseur historique avait jusqu’ici toujours su et pu mettre le juste prix pour rafler le meilleur du Championnat national. Par-delà l’acquisition des droits premium, le diffuseur historique avait aussi et surtout réussi à créer l’alchimie parfaite entre son ADN Cinéma et la passion du Sport. En multipliant les caméras et les micros sur le terrain, dans les vestiaires, mais aussi dans les façons de filmer et de scénariser les matchs qui sinon auraient été pour beaucoup bien moroses à regarder, le Foot Français est resté un spectacle télévisuel d’excellence ….. et ce à défaut de réussir à s’imposer comme un Championnat de référence sur la scène sportive Européenne.

Mais si en définitive tout cela était non pas un cataclysme historique, mais simplement le premier signe annonciateur de bouleversements à venir encore plus profonds, et pourquoi pas d’un Big One dans le Paysage Audiovisuel Français, avec par exemple à la clé le rachat d’un acteur de premier plan par un Chinois ou par un Américain ?

En effet, les chiffres sont têtus et donnent comptablement raison au diffuseur historique de ne pas avoir accepté de surpayer la LIGUE 1 CONFORAMA dont les droits ont encore bondi de 60%, et ce après déjà plusieurs décennies de hausses significatives. Des droits, ça s’amortie sur un nombre d’abonnés, et l’exercice devient d’autant plus ténu qu’on en perd chaque année toujours d’avantage, et ce essentiellement sous la pression de NETFLIX qui en recruterait désormais plus de 100.000 nouveaux tous les mois. Il est vrai qu’avec un tarif mensuel qui varie entre 8 et 14 Euros, là où l’abonnement moyen chez le diffuseur historique coûte 3 à 4 fois plus, difficile de rivaliser avec la puissante déferlante de NETFLIX.

NETFLIX poursuit ainsi sa course effrénée en se moquant bien d’avoir ou pas à son escarcelle les droits du Foot. Selon Libération, en à peine 2 ans, NETFLIX aurait déjà dépassé les 3,5 millions d’abonnés, alors qu’il aura fallu 5 ans et des milliards d’investissements aux Qataris de BEIN pour arriver au même nombre.

Alors que peut-il se passer ?

Le nouveau détenteur des droits du Foot Français, à savoir le groupe hispanique MEDIAPRO qui appartient en fait à un Fond d’investissements Chinois (un Groupe privé dénommé ORIENT HONTAI CAPITAL), a déjà fait ses calculs.

Lors d’une conférence de presse qui s’est tenue le 31 Mai, MEDIAPRO a assuré pouvoir convaincre dès la première année 3,5 millions de nos concitoyens de s’abonner à leur chaîne Foot qui sera créée pour l’occasion, et qui sera proposée à 25 € par mois !

En filigrane, on peut émettre l’hypothèse de la constitution d’une offre croisée, fusse t’elle virtuelle et de circonstance, combinant de base la TNT gratuite qui réalise plus de 80% de l’audience en France (et qui est déjà diffusée, en qualité HD, partout en France), avec en mode streaming l’accès à NETFLIX pour 8 à 14 €, et tout le Foot ou presque pour 25 € de plus. Au-final, cela resterait bien moins cher que les offres du diffuseur historique, désormais orphelines du Foot, ce qui fait peut-être dire au Président de MEDIAPRO qu’ils pourraient in fine attirer sous 3 à 4 ans jusqu’à 5 millions d’abonnés ; à savoir pile le nombre que détient le diffuseur historique aujourd’hui.

Sauf que si les chiffres s’emboitent en théorie, la réalité est parfois plus capricieuse, voire plus cruelle.

Le sport, et en particulier le Football, est certes le principal moteur d’abonnement à la télévision payante, mais c’est aussi la première cible des pirates qui proposent ce qui est devenu pour beaucoup un nom commun : à savoir des « live-streaming ».

Or une étude britannique que vient de publier le Cabinet MUSO nous apprend que parmi les gens qui accèdent illégalement à des streaming et à des contenus pirates – notamment des évènements sportifs en direct – 91% d’entre eux souscrivent par ailleurs un abonnement légitime à des services OTT comme NETFLIX ou AMAZON PRIME. Disposer d’une offre low-cost de VOD en ligne n’induit donc pas nécessairement que l’on dispose automatiquement d’un budget à allouer pour s’abonner aussi à une offre payante et premium de sport.

En France, L’Association ALPA, en collaboration avec le CNC et MEDIAMETRIE, vient de publier elle-aussi ses chiffres, mais cette fois sur la base d’un panel représentatif de 30.000 personnes. Ils estiment à déjà 1 million le nombre de Français qui auraient recours au live-streaming illégal. Parmi eux, on retrouve 75% d’hommes, pour l’essentiel férus et avides de sport, avec une surreprésentation des catégories CSP+ et des personnes d’âge mûr (35-50 ans). Pire, plus des évènements sportifs sortent des fenêtres de diffusion autrefois multiples, plus le piratage prend de l’ampleur. A titre d’exemple, on estime que lors du match de Champions League PSG / FC Barcelone retransmis en exclusivité sur BEIN, il y avait en parallèle 332.000 pirates connectés à un live-streaming, soit 21% de l’audience totale.

Pourtant, MEDIAPRO connait parfaitement bien tout cela car l’Espagne, avant même la France, a souffert de la déferlante massive du piratage en live-streaming de la LIGA. On peut donc raisonnablement émettre l’hypothèse d’un possible agenda croisé qui serait celui de la quête d’influence de la Chine dans le Football, spectacle mondial s’il en est, et dans l’Audiovisuel.

En effet, la Chine tisse lentement mais surement un réseau d’influence destiné à remodeler son image et à préparer l’après hyperpuissance Américaine. A l’instar du modèle donné à voir au monde par Hollywood et qui a durablement contribué à forger le rêve Américain – certains diront même à faire chuter l’URSS – la Chine a compris que le soft Power passait aussi par l’association de son image à des évènements fédérateurs que sont naturellement le sport de masse, et le cinéma.

Sur le sport, l’arrivée de MEDIAPRO dans le Paysage footballistique Français est un marqueur très fort de l’intérêt des Chinois à y prendre résolument pied, tout comme les Qataris l’ont déjà fait avant eux en s’appropriant la fabuleuse marque Paris du PSG, qui plus est affublée du logo de la Tour Eiffel.

Et sur le Cinéma, les Chinois ne sont déjà plus en reste.

Alors que tout le monde en Occident ne parle que de NETFLIX, Les Chinois sont d’ores et déjà convaincus de pouvoir jouer à terme les premiers rôles avec iQiyi. Cette société de VOD concurrente de NETFLIX, basée non pas à Hollywood mais à Zhongguancun, est cotée au NASDAQ. C’est surtout une émanation du géant BAIDU, le GOOGLE Chinois. Conscient de la difficulté à rivaliser avec NETFLIX sur le catalogue de droits, mais aussi du fait de la censure en Chine, iQiyi a dès le tout début mis en branle tout son savoir-faire technologique pour coupler Intelligence Artificielle et Big Data, et ce au service de la production, du profilage et de l’acquisition de contenus. Cela va plus loin que le seul cinéma. Selon son Président Tim Gong Yu, la société iQiyi se voit d’ailleurs plus comme un DISNEY que comme un NETFLIX, arguant que la production de contenus et d’univers déclinables est au cœur de sa stratégie. Alors pourquoi ne pas pousser la logique et s’essayer à la France…..

 

DISNEY pourrait en effet vouloir racheter un opérateur sur l’hexagone pour ne pas laisser NETFLIX préempter la France. Se faisant, DISNEY pourrait conforter sa position mais aussi établir en France celle de HULU, son alternative à NETFLIX, dont il contrôlera la majorité du capital après le bouclage du rachat de la 21st CENTURY FOX (voir le précédent édito de l’OTA En cliquant ICI).

 

NETFLIX pourrait également vouloir racheter un opérateur et rentrer ainsi par la très grande porte dans la grande famille du Cinéma mondial en s’offrant une lignée extraordinaire, et en satisfaisant au passage d’autant plus aisément aux quotas de production Européens (désormais fixés à 30%). L’accès à la Francophonie et à l’Afrique ne serait certainement pas absent de leurs motivations potentielles.

 

AMAZON pourrait s’immiscer dans ce débat comme ils viennent tout juste de le faire en Grande-Bretagne en raflant à la surprise général certains droits du Foot à la barbe de SKY et de la BBC.

 

A défaut d’avoir racheté NETFLIX tant qu’il en était encore temps, APPLE pourrait quant à lui souhaiter prendre enfin pied dans le Cinéma, et au passage asseoir le choix technique de son partenaire français d’être le tout premier grand opérateur de renom à avoir fait de l’APPLE TV non pas un Hobby, mais la plateforme décodeur de référence pour ses futurs abonnés.

 

MEDIAPRO pourrait évidemment capitaliser sur la situation et vouloir agir en tête de pont, pour et avec la Chine, et proposer une fusion. Il est vrai qu’après avoir dans un premier temps obtenu les droits du Calcio, puis les avoir récemment perdus sur le terrain judiciaire après une plainte de SKY qui au-final vient de gagner le nouvel appel d’offres pour le Championnat Italien, MEDIAPRO retrouve des marges de manœuvres, et l’envie pourquoi pas d’un probable focus hexagonal.


Et que dire de SKY qui pourrait ne pas vouloir s’en laisser compter et prendre enfin pied dans ce territoire Gaulois qui lui résiste toujours, la France, et après elle dans de nombreux pays Africains.

 

Naturellement, tout cela c’est sans présumer du fait que le diffuseur historique pourrait refuser toutes les offres et vouloir au contraire profiter du moment pour s’arrimer plus efficacement aux opérateurs de réseaux et aux équipementiers (TV, Smartphones, PC et écodeurs), refondant au passage autant que de besoin ses offres d’abonnements, et ce désormais d’autant plus librement que le poids du Foot ne sera plus aussi prégnant.

L’avenir nous le dira… Mais ce qui est certain, c’est que le Championnat de l’Audiovisuel payant est désormais bien mondial, et pas seulement national. Alors, dans ce jeu forcément international où Chinois et Américains rivalisent, tout autant que les extranationaux que sont les GAFA et leurs équivalents BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiami), il est plus que jamais temps de dire … Allez les Bleus ….

 

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