[Tribune] Sauver l’audiovisuel français : il est urgent d’agir

En fournissant enfin une estimation chiffrée au problème du financement de la production audiovisuelle, l’étude de la chaire médias et marques de  Mines ParisTech dirigée par Olivier Bomsel tombe à point nommé. D’ici 2017, les sommes consacrées au cinéma et aux fictions devraient en effet refluer d’environ 20% par rapport à aujourd’hui. Le diagnostic, partagé par tous les professionnels du secteur, est incontestable. Les solutions, en revanche, ne font pas encore consensus. Le risque est ainsi que nous passions à côté des deux enjeux majeurs de la réforme : son urgence tout d’abord, sa nécessaire radicalité ensuite.

Malgré la multiplication des rapports et groupes de réflexions commandés par la puissance publique, la réforme avance peu. L’instabilité gouvernementale de ces deux dernières années, il est vrai, ne favorise guère le suivi des politiques. Le temps perdu, en cette matière comme dans d’autres, est pourtant lourd de conséquences. En préservant d’année en année un système à bout de souffle que sa puissante machinerie de pompage et de redistribution des recettes isole du marché réel, on ne se donne pas les moyens de voir l’affaiblissement de l’ensemble de la filière française de l’image. Au niveau de la prestation de services, celui que nous connaissons le mieux, l’exigence de remise en cause est vécue au quotidien depuis longtemps : la réduction des budgets, l’exigence de faire mieux avec moins et de bâtir des formats innovants sont des impératifs intégrés depuis longtemps. Mais rien n’est possible si le reste du secteur ne sait pas aussi se remettre en cause.

La remise à plat de notre système de financement doit être complète, et abandonner l’idéologie pour adopter une approche pragmatique. La consommation audiovisuelle n’est plus réductible à l’alternative télévision/cinéma. Elle est désormais omniprésente, accessible à travers des supports diversifiés (plus seulement le poste ni la salle) et consommée majoritairement en mode « tiré » et non plus « poussé » (délinéarisée, c’est-à-dire sur demande, abstraite de la grille). Internet va bientôt constituer un média total où la diversité des offres audiovisuelles sera immense. Notre système reposant sur un nombre limité de fréquences devant, en compensation de leur rareté, contribuer au financement, n’aura tout simplement plus aucun sens. Loin de consister en un simple colmatage des déficits de financement qui vont naître du retrait progressif des chaînes traditionnelles, la réforme doit être l’occasion d’une adaptation courageuse de notre système audiovisuel au nouveau monde numérique. Elle devra reposer sur deux principes.

Tout d’abord, nous devons réintroduire des mécanismes basiques de marché dans un système qui, trop déconnecté du consommateur, conduit à surproduire à vide. Pour cela, nous devons rapprocher la création de la demande (à l’image de ce qu’a fait Netflix pour la série House of Cards). L’exportation, y compris dans le très vaste monde francophone, doit aussi devenir une priorité de la création, au lieu de privilégier un marché national  inéluctablement concurrencé par l’offre américaine.

Ensuite, nous devons apprendre à créer le foisonnement de l’offre audiovisuelle française au lieu d’en organiser méthodiquement la rareté (à travers la chronologie des médias notamment). D’ici 2020, 50 milliards de terminaux connectés dans le monde mettront 9 milliards d’habitants en ligne. Aujourd’hui 50 % des enfants de moins de 10 ans ont accès à une tablette, probablement 90 % dans les deux ans. La demande de contenus, au premier rangs desquels l’image, est immense. Les productions françaises doivent attaquer ce marché avec détermination. Il faut que, de façon volontariste, nous mettions à profit tous les nouveaux leviers de diffusion des œuvres. L’essor de nouveaux modes de mise à disposition des consommateurs, tels que les « chaînes » des hébergeurs (Youtube, Dailymotion…), est une vraie opportunité pour toucher un public plus large. Si l’Etat peut jouer un rôle, de plus, c’est en aidant à la mise en place de catalogues le plus large possible d’œuvres accessibles légalement à un prix raisonnable. La durée d’amortissement d’une œuvre pourra alors s’allonger, donnant à chaque œuvre la possibilité de trouver son public et d’accéder à la rentabilité.

Enfin, il faut concevoir des formes beaucoup plus diversifiées de financement, où le risque, mais aussi le gain en cas de succès, doivent être présents. Le financement participatif, naturellement, devant y avoir toute sa place.

« Il faut que tout change pour que tout reste pareil », écrivait Lampedusa dans Le Guépard. Si nous voulons préserver l’essentiel, c’est-à-dire une industrie culturelle française vivante et rayonnante, expression d’une culture qui nous est propre, nous devons avoir le courage de réformer profondément dès maintenant un système conçu pour un monde des médias qui n’existe plus, avant que sa déliquescence n’emporte avec elle les milliers d’emplois qu’il représente.

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