Tribune parue dans Les Echos le 14.09.2017 par Bernard CHAUSSEGROS, président de l’OTA

Tribune de Monsieur Bernard CHAUSSEGROS parue dans Les Echos
jeudi 14 septembre 2017

La bataille des contenus bouleverse les médias

Le secteur des médias semble familier au grand public, qui est chaque jour en contact avec les vidéos qu’il propose. Pourtant, la réalité de son fonctionnement est très mal connue. A l’époque désormais lointaine du monopole de l’ORTF a succédé un foisonnement d’acteurs publics et privés. Depuis une vingtaine d’années, la révolution numérique porte les bouleversements à leur paroxysme.

Les supports se diversifient, permettant à chacun d’être connecté en permanence ; les « chaînes » se multiplient à l’infini grâce à Internet ; des frontières technologiques et psychologiques autrefois étanches se brouillent, rapprochant radio et télévision, cinéma et séries TV, professionnels des contenus et amateurs.

Offre abondante

Pour le consommateur, c’est un feu d’artifice quotidien où l’offre sans cesse plus abondante est aussi sans cesse moins chère. Pour les acteurs du secteur, c’est un défi quotidien. La lutte pour une juste répartition de la valeur créée fait d’autant plus rage que la source de cette valeur s’est déplacée.

De nouveaux entrants font irruption. Netflix louait des DVD envoyés par La Poste, il concurrence aujourd’hui les meilleurs fournisseurs de contenus sur le créneau en plein développement de la vidéo par abonnement. Les opérateurs télécoms sont venus troubler le marché de l’obtention des droits sportifs majeurs.

 Dans bien des cas, il s’agit d’un simple renforcement de la concurrence. Dans d’autres, plus problématiques, les évolutions créent des situations complexes où concurrence et coopérations ‘enchevêtrent, rendant indispensable une évolution des grands équilibres qui prévalaient jusqu’à présent dans la filière. Le cas des fournisseurs d’accès à Internet (FAI) est de ceux-là.

Souvent anciens opérateurs télécoms, ils prospèrent en distribuant des vidéos à leurs abonnés sous la forme de bouquets de chaînes en échange d’un abonnement. Mais, dans le monde des médias actuels, la possession du « tuyau » (de l’infrastructure) perd sa valeur au profit de la seule ressource vraiment exclusive : le contenu.

C’est ce dernier qui attire la demande, décide d’un abonnement, fidélise l’audience et détermine ainsi les revenus publicitaires. Aucun distributeur n’est attractif dans l’absolu. Le contenu est la source centrale de création de valeur dans la filière. C’est pourquoi les FAI ont peu à peu remonté la chaîne de valeur pour produire à leur tour, et achètent des droits sportifs et cinéma.

Bras de fer

Plus haut dans la filière, les diffuseurs historiques sont confrontés à plusieurs difficultés. Leur business model traditionnel de rentabilisation par la seule publicité devient plus difficile à équilibrer compte tenu de l’émiettement de l’audience et de la migration d’une partie des budgets publicitaires vers Internet.

Pour ces diffuseurs, les contenus, qu’ils financent à grands frais, et qui sont assortis d’un grand nombre d’obligations assez lourdes (diversité, financement de la création, etc.), sont devenus plus vitaux que jamais. Or, jusqu’à présent, l’inclusion de leur « signal » dans un bouquet par un FAI était réalisée à titre gratuit, ce dernier monétisant donc un contenu qu’il n’avait fait que transmettre.

Cet équilibre, qui était possible dans un passé d’abondance publicitaire et de rareté de la distribution, semble de plus en plus inadapté aux contraintes actuelles. Un contentieux se développe donc logiquement entre eux et les FAI. Les diffuseurs cherchent à rentabiliser de toutes les façons possibles leurs contenus, en particulier au moment devenu central du replay, et réclament donc une rémunération aux FAI.

Le bras de fer est en passe de s’engager sur cette question épineuse. L’enjeu est de permettre aux acteurs de survivre et de se développer pour continuer à être capables de proposer des contenus de qualité. Pour cela, il est indispensable que les arbitrages de répartition de la valeur créée évoluent afin de générer les bonnes incitations et les justes rémunérations. Derrière le divertissement des écrans, tout un secteur industriel et économique doit évoluer pour que, selon l’expression consacrée, le « show continue ».

Bernard Chaussegros est président de l’Observatoire de la transformation audiovisuelle

 

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[Tribune] Les vrais enjeux de la convergence : au-delà des médias

La convergence des médias est sans doute l’un des phénomènes liés au numérique qui s’est manifesté le plus rapidement. Depuis quelques années néanmoins, il est devenu clair qu’elle n’est qu’une partie d’un mouvement beaucoup plus large d’émergence de nouveaux écosystèmes. Une prise de conscience urgente pour l’industrie française de l’audiovisuel.

Dès les années 90, il est devenu clair pour tous les observateurs et professionnels du secteur que les catégories traditionnelles des médias sur lesquelles reposaient des modèles d’affaires propres allaient progressivement être bouleversés. Cinéma et télévision perdent de leur singularité pour rejoindre ensemble le flux plus général des « contenus vidéos ». Des formes hybrides de contenus apparaissent, estompant la différence entre radio et TV (BFM Business est une radio… mais aussi une chaîne avec des images). Le paysage des diffuseurs des contenus évolue aussi rapidement : recul des chaînes traditionnelles et explosion du nombre de diffuseurs sur internet, notamment via les hébergeurs de contenus (YouTube, DailyMotion). L’audience s’émiette, affaiblissant le modèle publicitaire traditionnel, mais en contrepartie permet des ciblages formidablement plus précis, donc plus efficaces.

Le corollaire de cette convergence est, pour les acteurs du secteur, le besoin impératif de reconstruction d’un business model viable dont les équilibres ne peuvent plus être les mêmes qu’hier. La première clé évidente de ces nouveaux équilibres est la complémentarité stratégique entre les infrastructures de diffusion, les  « tuyaux » (les chaînes) et les contenus. La vision qu’un Jean-Marie Messier avait voulu appliquer au groupe Vivendi il y a une quinzaine d’années se révèle exacte : il faut maîtriser les contenus qui sont le cœur de la création de valeur pour le spectateur, mais aussi maîtriser les contenants sans lesquels il est impossible d’avoir accès à lui (au risque de perdre sa marge au profit d’un intermédiaire) ! D’où les nombreuses opérations de rapprochements ou prises de participation entre les éditeurs de contenus et les télécoms.

Mais les enjeux stratégiques des médias dépassent désormais cette seule complémentarité. L’avenir de l’industrie audiovisuelle passera par son intégration à l’écosystème beaucoup plus vaste en pleine émergence des services aux particuliers. Les GAFA, Google en tête, en montrent le chemin : leur puissance vient de leur capacité à contrôler l’accès aux consommateurs et à le monnayer aux annonceurs. Si cet accès se fait aujourd’hui avant tout via le smartphone ou l’ordinateur, il pourrait bien demain, avec le développement de l’internet des objets, prendre d’autres formes, comme celle d’un boîtier domestique par exemple. Ce dernier fournirait aux occupants d’un ménage tous les services numériques dont ils ont besoin : non seulement le téléphone, internet, les vidéos, mais aussi les services bancaires, les solutions de mobilité, les systèmes de sécurité de la maison, etc. En prenant place au centre du foyer, les terminaux pourront s’ériger en fournisseurs universels (et privilégiés) d’autant plus efficaces qu’ils auront une connaissance intime de ses membres et qu’ils seront proposés pas des groupes sachant jouer sur la synergie dégagée entre les activités. La valeur créée sera immense, mais probablement de plus en plus concentrée par quelques acteurs de très grande taille.

La convergence n’est plus seulement celle des médias, elle est celle de la fourniture de services de plus en plus numérisés. Les acteurs qui auront acquis la taille suffisante et qui auront su créer un éventail cohérent de services proposés dans le cadre d’une relation permanente avec les individus deviendront les maîtres de cette nouvelle économie. Il est heureux que certains groupes français, dont Vivendi sous l’impulsion de Vincent Bolloré, aient d’ores et déjà pleinement intégré cette stratégie et soient en position de devenir demain des champions capables de peser mondialement.

[Tribune] Collectivités locales : il est temps de songer à de nouveaux leviers de financement

Etranglé par une dette abyssale frôlant les 100% du PIB, contraint à limiter ses déficits, l’Etat est plus impécunieux que jamais. Les collectivités locales en ressentent durement les effets, devant faire face au transfert de nombreuses compétences souvent peu ou pas compensé par les dotations correspondantes. C’est ainsi toute la sphère publique qui, face à la raréfaction de ses ressources et faute de pouvoir (vouloir ?) jouer réellement sur le volet dépense de ses budgets, a dangereusement tendance à actionner le seul levier qui lui reste et qu’elle puissent facilement actionner : celui de la fiscalité. Mais ce dernier arrive aussi au bout de sa course, toute nouvelle augmentation risquant d’avoir un lourd prix politique. Les collectivités locales doivent, plus que jamais, faire preuve de créativité pour créer de nouvelles sources de recettes qui ne soient pas seulement fiscales.

Riche d’une histoire deux fois millénaire (voire beaucoup plus, si l’on intègre notre considérable patrimoine préhistorique), la France bénéficie de formidables actifs où monuments, tissu culturel, œuvres d’art et paysages se conjuguent pour donner à une grande partie des territoires une identité forte. Plus que jamais, il appartient aux collectivités locales de capitaliser sur cette identité pour en faire un facteur d’attractivité économique. Plus encore, il nous semble que tourisme, culture et numérique peuvent constituer un puissant relais de croissance pour les recettes des collectivités locales si ces dernières savent les articuler. La ville d’Avignon possède par exemple un patrimoine exceptionnel que l’on connaît, mais qui est finalement peu valorisé. En travaillant avec des entreprises innovantes du numérique, elle pourrait par exemple développer une application ludique autour de l’histoire des papes dont elle deviendrait propriétaire, en s’inspirant, toute proportion gardée, du succès de Pokémon Go. Si le festival continuera bien sûr de constituer le pilier du rayonnement culturel d’Avignon, nous pouvons aussi dès à présent imaginer de nouveaux moyens de renforcer ce rayonnement : la création de contenus vidéos de visites virtuelles intégrant les meilleures technologies d’immersion pourrait donner accès, partout dans le monde, à un patrimoine que finalement trop peu de gens ont la chance de pouvoir visiter physiquement.

Si nous savons avoir l’audace d’ouvrir la culture sur des méthodes nouvelles de mise en valeur, nous pourrons toucher de nouveaux publics, stimuler les synergies et les passerelles entre les éléments de notre patrimoine, et finalement « rentabiliser » nos actifs communs au service de la société. En donnant l’impulsion pour des valorisations nouvelles d’actifs innombrables mais aujourd’hui sous-utilisés, nos collectivités locales capteront légitimement une richesse qui ne sera plus simplement le seul résultat d’une prédation légale.

Les pôles urbains le sentent désormais confusément, ils sont de fait en concurrence les uns avec les autres. Pour attirer les entreprises, les emplois et les visiteurs et les habitants, les collectivités locales doivent se concevoir non comme les gestionnaires d’une zone administrative mais comme des entrepreneurs au service de la vitalité de leur territoire. Dans cette posture nouvelle, elles sortiront du tout impôt pour inventer des partenariats fructueux.

[Tribune] Osons le numérique pour l’Afrique !

Le potentiel de croissance du continent africain est immense. Comme le notait un rapport de la Banque Mondiale en 2014, cette croissance devra, pour être forte et profitable aux plus pauvres, reposer sur des investissements créateurs d’emplois non seulement dans le domaine industriel, mais aussi dans celui de l’innovation technologique. Contrairement à une vision simpliste suggérant que le développement doit passer par une phase de spécialisation sur les produits à faible technologie avant de monter en gamme, l’avenir du continent africain passera en réalité avant tout par l’épanouissement de l’économie numérique en général et de la filière de l’image en particulier.

Si la soif inextinguible de contenus vidéos frais est l’une des caractéristiques les plus frappantes du marché mondial actuel de l’image, nulle part cette demande latente n’est plus forte qu’en Afrique. La rapidité de la diffusion de l’usage des téléphones portables, dès que les infrastructures le permettent, montre s’il en était besoin l’extraordinaire soif de communication et d’échanges qui existe sur ce continent. La solution de l’importation de programmes conçus, produits et d’abord consommés dans les pays du nord ne saurait être satisfaisante. Les contenus vidéos ne seront réellement attractifs que s’ils sont spécialement en phase avec la demande locale, ce qui implique qu’ils soient pensés et créés sur place. Seule l’apparition d’une réelle filière industrielle de l’image en Afrique pourra donc à terme produire à plein des effets économiques bénéfiques sur la croissance. Au-delà de cette seule filière, il est clair qu’il ne peut y avoir de développement économique pérenne s’il ne repose pas sur le numérique, qui génère tant d’économies d’échelles et d’externalités.

En Afrique, le principal obstacle à l’éclosion d’un écosystème industriel pour la production de contenus est l’absence d’annonceurs due à une longue tradition de contrôle et financement des médias par les pouvoirs en place. Avec le numérique, les médias s’affranchissent brutalement de la puissance publique, ce qui pose de façon neuve la question de leur équilibre économique. Les brand contents (dont la publicité était la forme traditionnelle, désormais largement obsolète) n’ont pu réellement se développer encore. Désormais, les médias doivent mettre en œuvre un large éventail de moyens de financement (placement de produit, parrainage des contenus par des marques…). Un savoir-faire qui ne s’improvise pas. Il s’agit d’une opportunité majeure pour les grands groupes de télécommunication et de production audiovisuelle français qui sont déjà implantés sur le continent.

Ils sont en effet les seuls à disposer à l’heure actuelle des relais locaux, de la surface financière et des compétences réparties sur toute la chaîne de valeur du numérique (des infrastructures jusqu’aux contenus en passant par la diffusion) pour impulser l’apparition de l’économie numérique en Afrique. En reliant les individus entre eux, en mettant à leur disposition les ressources de la connexion à internet, en concourant en amont à l’émergence de contenus produits localement et distribués à l’échelle du continent, nos champions français peuvent devenir rapidement les promoteurs incontournables du développement économique africain. L’enjeu va bien plus loin, il faut y insister, que le simple succès commercial de nos entreprises : c’est toute une dynamique économique de prospérité qui peut être ainsi enclenchée, en créant notamment massivement des emplois qui donneront un espoir aux jeunes et faciliteront l’émergence indispensable d’une vraie classe moyenne.

La France a encore, grâce à la vaste partie francophone du continent africain, un atout immense à faire valoir. Nos fleurons industriels, à l’affût de tous les relais de croissance, peuvent y trouver un précieux terrain d’expansion. Ils doivent pour cela saisir rapidement les opportunités qui s’y présentent en osant dès maintenant le numérique pour l’Afrique.

[Tribune] L’avenir de l’audiovisuel français passe aussi par l’Afrique francophone

Le diagnostic des menaces qui pèsent sur l’avenir de l’audiovisuel français n’est plus à faire. Comme beaucoup de travaux l’ont montré, parmi lesquels la récente étude de la chaire médias et marques de Mines ParisTech dirigée par Olivier Bomsel, l’équilibre sur lequel l’écosystème audiovisuel était fondé est profondément remis en cause par le numérique. Parmi les solutions évoquées, la création de nouveaux débouchés pour notre industrie est l’une des plus importantes. La pénétration de nouveaux marchés pour nos productions est en effet la clé du développement de nouvelles recettes, seules capables de contrebalancer la baisse inéluctable des financements de la TV. Les industriels de l’image doivent réaliser que l’Afrique (spécialement les territoires francophones) représente une opportunité immense qu’ils doivent saisir, avec l’aide active de l’Etat.

Le continent africain connaît, quoiqu’à un rythme différent de celui de l’Europe, la diffusion des technologies numériques. Le potentiel de demande de matériels audiovisuels et de contenus est immense. Avec 12 pays, l’Afrique subsaharienne francophone représente un marché de 200 millions d’habitants. La population, particulièrement jeune (en 2040, 40% des adolescents du monde seront Africains), est susceptible d’adopter plus facilement les nouvelles technologies. L’arrivée du numérique en Afrique est une opportunité pour l’ensemble du secteur, de la prestation à la diffusion en passant par la production. Tout y est à faire : les infrastructures sont fragiles, l’ADSL ne concerne que les grandes villes, le tissu de production local est très peu développé, le marché publicitaire est encore immature, etc. Ce sont ainsi tous les chaînons de notre filière de l’image qui peuvent potentiellement trouver là-bas matière à vendre leur savoir-faire.

Alors qu’elle avait participé dès le début des années 2000 au développement du secteur dans cette zone, la France est aujourd’hui peu présente, laissant la place à d’autres pays comme la Chine ou les Etats-Unis. Les déboires essuyés par certaines de nos entreprises ont laissé une trace durable dans les mentalités de nos entrepreneurs. Alors que la filière française de l’image est désespérément en manque de relais de croissance, le moment est venu pour un retour commercial gagnant dans cette zone qui s’ouvre tous azimuts.

De quelle façon pouvons-nous accomplir ce retour gagnant ? La situation particulière du continent africain, où les Etats jouent traditionnellement moins un rôle structurant qu’en Europe, nécessite une réinvention du modèle économique : plutôt que des subventions difficiles à mettre en place, c’est une logique de partenariats locaux qu’il convient de mettre en place. Les grands groupes français présents dans la zone tels qu’Orange ou Bolloré peuvent servir d’introduction à une myriade d’entreprises plus petites complémentaires sur la chaîne de l’image. Notre proximité culturelle et historique avec l’Afrique nous permet de mettre place des partenariats à long terme sur l’ensemble de la chaîne de l’image avec des entreprises locales qui doivent être accompagnées dans leur éclosion et leur déploiement, à l’image de ce qu’a pu faire avec succès Canal Plus. L’Etat peut jouer un rôle en aidant les pays à structurer juridiquement le marché (pour faire reculer le problème des impayés notamment) et à coordonner le financement des entreprises locales, à travers la BPI par exemple. On pourrait imaginer que le CSA accompagne les pays qui souhaitent créer les régulations nécessaires au développement de leur offre audiovisuelle.

Le secteur de l’image peut être la preuve que l’économie française peut s’exporter si nos entreprises savent jouer la carte des alliances stratégiques et si l’Etat adopte enfin une vision claire de son rôle. Il serait par exemple particulièrement bienvenu que le CNC conçoive une politique ambitieuse destinée aux programmes francophones en Afrique. La fameuse « exception culturelle » française pourrait ainsi devenir non plus un sujet de stigmatisation au niveau international mais un véritable atout de rayonnement.

[Tribune] Sauver l’audiovisuel français : il est urgent d’agir

En fournissant enfin une estimation chiffrée au problème du financement de la production audiovisuelle, l’étude de la chaire médias et marques de  Mines ParisTech dirigée par Olivier Bomsel tombe à point nommé. D’ici 2017, les sommes consacrées au cinéma et aux fictions devraient en effet refluer d’environ 20% par rapport à aujourd’hui. Le diagnostic, partagé par tous les professionnels du secteur, est incontestable. Les solutions, en revanche, ne font pas encore consensus. Le risque est ainsi que nous passions à côté des deux enjeux majeurs de la réforme : son urgence tout d’abord, sa nécessaire radicalité ensuite.

Malgré la multiplication des rapports et groupes de réflexions commandés par la puissance publique, la réforme avance peu. L’instabilité gouvernementale de ces deux dernières années, il est vrai, ne favorise guère le suivi des politiques. Le temps perdu, en cette matière comme dans d’autres, est pourtant lourd de conséquences. En préservant d’année en année un système à bout de souffle que sa puissante machinerie de pompage et de redistribution des recettes isole du marché réel, on ne se donne pas les moyens de voir l’affaiblissement de l’ensemble de la filière française de l’image. Au niveau de la prestation de services, celui que nous connaissons le mieux, l’exigence de remise en cause est vécue au quotidien depuis longtemps : la réduction des budgets, l’exigence de faire mieux avec moins et de bâtir des formats innovants sont des impératifs intégrés depuis longtemps. Mais rien n’est possible si le reste du secteur ne sait pas aussi se remettre en cause.

La remise à plat de notre système de financement doit être complète, et abandonner l’idéologie pour adopter une approche pragmatique. La consommation audiovisuelle n’est plus réductible à l’alternative télévision/cinéma. Elle est désormais omniprésente, accessible à travers des supports diversifiés (plus seulement le poste ni la salle) et consommée majoritairement en mode « tiré » et non plus « poussé » (délinéarisée, c’est-à-dire sur demande, abstraite de la grille). Internet va bientôt constituer un média total où la diversité des offres audiovisuelles sera immense. Notre système reposant sur un nombre limité de fréquences devant, en compensation de leur rareté, contribuer au financement, n’aura tout simplement plus aucun sens. Loin de consister en un simple colmatage des déficits de financement qui vont naître du retrait progressif des chaînes traditionnelles, la réforme doit être l’occasion d’une adaptation courageuse de notre système audiovisuel au nouveau monde numérique. Elle devra reposer sur deux principes.

Tout d’abord, nous devons réintroduire des mécanismes basiques de marché dans un système qui, trop déconnecté du consommateur, conduit à surproduire à vide. Pour cela, nous devons rapprocher la création de la demande (à l’image de ce qu’a fait Netflix pour la série House of Cards). L’exportation, y compris dans le très vaste monde francophone, doit aussi devenir une priorité de la création, au lieu de privilégier un marché national  inéluctablement concurrencé par l’offre américaine.

Ensuite, nous devons apprendre à créer le foisonnement de l’offre audiovisuelle française au lieu d’en organiser méthodiquement la rareté (à travers la chronologie des médias notamment). D’ici 2020, 50 milliards de terminaux connectés dans le monde mettront 9 milliards d’habitants en ligne. Aujourd’hui 50 % des enfants de moins de 10 ans ont accès à une tablette, probablement 90 % dans les deux ans. La demande de contenus, au premier rangs desquels l’image, est immense. Les productions françaises doivent attaquer ce marché avec détermination. Il faut que, de façon volontariste, nous mettions à profit tous les nouveaux leviers de diffusion des œuvres. L’essor de nouveaux modes de mise à disposition des consommateurs, tels que les « chaînes » des hébergeurs (Youtube, Dailymotion…), est une vraie opportunité pour toucher un public plus large. Si l’Etat peut jouer un rôle, de plus, c’est en aidant à la mise en place de catalogues le plus large possible d’œuvres accessibles légalement à un prix raisonnable. La durée d’amortissement d’une œuvre pourra alors s’allonger, donnant à chaque œuvre la possibilité de trouver son public et d’accéder à la rentabilité.

Enfin, il faut concevoir des formes beaucoup plus diversifiées de financement, où le risque, mais aussi le gain en cas de succès, doivent être présents. Le financement participatif, naturellement, devant y avoir toute sa place.

« Il faut que tout change pour que tout reste pareil », écrivait Lampedusa dans Le Guépard. Si nous voulons préserver l’essentiel, c’est-à-dire une industrie culturelle française vivante et rayonnante, expression d’une culture qui nous est propre, nous devons avoir le courage de réformer profondément dès maintenant un système conçu pour un monde des médias qui n’existe plus, avant que sa déliquescence n’emporte avec elle les milliers d’emplois qu’il représente.

[Tribune] Kindle Unlimited : ce que le Netflix du livre d’Amazon nous dit de l’avenir des contenus

En annonçant le lancement d’une offre baptisée Kindle Unlimited proposant l’accès illimité à un catalogue de 600 000 titres pour moins de 10 euros par mois, Amazon ne lance pas simplement un défi gigantesque à toute la filière actuelle du livre. Il confirme l’évolution de l’écosystème des contenus esquissée par Netflix et les questions qu’elle soulève. Qu’il s’agisse de vidéos, de musique ou de textes, le modèle de l’accès illimité par abonnement est en train de faire tache d’huile, imposant un renouvellement profond de toute l’économie du contenu. Si de nombreuses critiques s’élèvent contre cette évolution, elle est pourtant à la fois inéluctable et potentiellement positive.

Tout d’abord, il faut souligner que la « plateformisation » des biens culturels répond à une évolution des comportements de consommation : qu’il s’agisse de délinéarisation, dans le cas de la vidéo, ou de lecture à la carte, dans celui des livres, la demande est caractérisée par une volonté de maîtrise complète du moment, du lieu et du produit consommé, et ce à un prix faible ou du moins accessible. Cela implique la capacité des diffuseurs à proposer une offre de plus en plus large  en permanence et sur tous les supports possibles.

Cette mutation de la consommation à laquelle répondent les plateformes sur abonnement dynamite l’équilibre économique traditionnel : pour les créateurs et prestataires participants directement à la création — qu’il s’agisse des auteurs ou des sociétés d’aide techniques aux tournages —, le développement d’un mode dominant de commercialisation passant non par une vente à l’acte immediat mais par l’inclusion dans un catalogue accessible sur abonnement sera un événement majeur.

La question du financement de la création est d’ores et déjà devenue la principale inconnue de l’écosystème futur. Dans le cas de l’offre audiovisuelle gratuite, il est clair que, confrontés à la réduction de leurs revenus publicitaires, les diffuseurs traditionnels ne seront plus capables de maintenir leur niveau de préfinancement. Ils ne procèderont plus qu’à des financements ciblés pour des plages à forte audience. Pour le reste de la grille, ils se contenteront de mettre à disposition « les tuyaux de diffusion » à du contenu déjà financé, en pratiquant par exemple du partage de revenus publicitaires additionnels en partenariat avec des annonceurs et producteurs.

Dans le cas du payant, le modèle de la répartition de la valeur est à refonder entièrement. Alors qu’un Netflix a clairement annoncé qu’il ne participerait pas au système français — mais qu’il produirait ses propres fictions avec ses méthodes éprouvées depuis House of Cards —, deux points peuvent être soulignés. D’une part l’écosystème hyper protégé des produits culturels français va être dynamité : avec la défection massive prévisible des consommateurs choisissant désormais de lire ou visionner sur abonnement au lieu d’acheter à l’acte, le système classique va s’effondrer sous son propre poids faute de recettes. D’autre part, et c’est plus rassurant, il est clair que les nouvelles plateformes sont conscientes de la nécessité de disposer de contenus attractifs. D’une façon ou d’une autre, de nouvelles modalités de financement de la création vont donc émerger. On peut ainsi s’attendre à une modification de la façon dont la valeur est répartie au sein de la filière. Et cela sera sans doute opportun : si l’on pense au cas du livre, comment comprendre par exemple qu’un ouvrage vendu 20 euros en librairie ne rapporte qu’un euro à l’auteur ? En proposant[1] aux auteurs de les éditer directement et de leur reverser 100% du produit de la vente, Amazon annonce un marché où les biens seront à la fois moins chers et plus rémunérateurs pour les ayants droit, grâce à la suppression des intermédiaires — désolé pour eux.

Dans l’audiovisuel, le problème sera d’autant plus aigu qu’il sera difficile d’éviter un accroissement des relations asymétriques entre l’aval et l’amont de la filière créative. Comme toute situation de concentration extrême, le risque serait alors que l’acteur placé en situation de force exploite son pouvoir de marché pour imposer des conditions léonines aux autres — par exemple une rémunération particulièrement basse pour les ayants droit.

Face à ce qui constitue une métamorphose complète de son écosystème, l’industrie de l’image devrait, dès la rentrée de septembre, procéder à une concertation de tous ses acteurs afin d’affiner un nouveau modèle économique, sans quoi celui-ci émergera seul, au risque qu’il soit particulièrement déséquilibré.

[1] http://www.journaldunet.com/ebusiness/commerce/amazon-hachette-ecrivains-0714.shtml

[Tribune] Droit à l’oubli : la société numérique entre deux vertiges

Depuis l’arrêt prononcé par la Cour de Justice de l’Union européenne le 13 mai 2014, Google est tenue de ne plus mentionner des contenus dans ses résultats à la demande des internautes. En un mois à peine, 70 000 demandes ont ainsi déjà été adressées à la firme. Les suppressions du lien vers certains articles ont suscité l’indignation des journaux concernés qui y dénoncent une atteinte à la liberté d’information.

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[Tribune] L’engagement économique, ultime rideau de fumée de l’impuissance publique

Notre système de représentation traverse une crise profonde. L’accélération des alternances politiques traduit un vote qui n’est plus d’abord un vote d’adhésion ou de rejet d’un projet, mais un vote de confiance, sans cesse déçu, en la capacité de l’élu d’avoir une influence sur les évènements. Le drame du politique contemporain n’est peut-être pas tant ses échecs répétés que la conviction grandissante chez les électeurs qu’au fond, succès ou échec, ceux qui nous dirigent n’y sont pour rien.

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[Tribune] Derrière l’attaque contre Google, la concurrence en accusation

Si les critiques contre Google, le plus emblématique des géants du Net, se sont multipliées depuis longtemps, nous assistons depuis quelques jours à une offensive sans précédent. Au moment même où un groupe d’acteurs européens du numérique dépose une nouvelle plainte pour abus de position dominante auprès de la Commission européenne, les ministres de l’économie français et allemand adressent une lettre conjointe presque comminatoire au Commissaire européen en charge de la concurrence Almunia.

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